La boite à bulles - librairie de bandes dessinées
   
HENRY Vincent
   
 
 
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  Vincent Henry est né en 1966. Après des études de gestion et une carrière classique dans l'industrie, il décide de vivre ses passions et se lance dans le journalisme BD, puis la création d'une maison d'édition : La Boîte à Bulles. A partir de 2013, il décide de franchir une nouvelle étape dans la poursuite de ses rêves et signe les scénarios de plusieurs oeuvres fort différentes : La Boîte à Bulles en images (autobiographie avec un collectif de dessinateurs), Loulou ne veut pas grandir (BD jeunesse avec Stéphanie Bellat), puis en 2015 Marais noirs (carnet de reportage illustré par Emmanuel Prost) ainsi qu'Alexandre Jacob, journal d'un cambrioleur anarchiste (avec Gaël Henry, éditions Sarbacane). En 2017, il collabore avec Bruno Loth et signe la biographie du pasteur John Bost, pionner de l'action sociale, dans John Bost, un précurseur.  
 
Liens de l'auteur


> Portrait de Vincent dans le Brive Mag #261

> Interview de Vincent Henry sur France 3 Touraine du 22/01/2014

> Interview de Vincent Henry pour Un autre regard - Oncle Fumetti

> Interview de Vincent Henry par Lloyd Chéry pour RadioVL

> Interview de Vincent Henry sur France Bleu Touraine (10/06/2015)

> Portrait dans TMV Tours par Jeanne Beutter

> Vincent Henry à propos de la collection Amnesty sur RTS Suisse

> Interview sur RCF Charente à l'occasion de la sortie de John Bost


Coup de coeur de l'auteur

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> La Boîte à Bulles en images
> Loulou et Rose
> John Bost, un précurseur



> Alexandre Jacob, journal d'un anarchiste cambrioleur (Sarbacane)

Images bonus



Revue de presse
 
BD-Thèque par Alix et Spooky

Vincent, peux-tu te présenter ?
Je m’appelle Vincent Henry, j’ai une petite quarantaine, je vis à Antony en région parisienne, suis originaire de Brive-la-Gaillarde. En parallèle de mon travail pour faire vivre ma famille (conseil en entreprises), j’ai lancé une maison d’édition, La Boîte à Bulles, qui compte une petite quarantaine (décidément) de titres à son catalogue. La Boîte à Bulles est une SARL qui ne fonctionne que grâce à l’apport de bénévoles, tels que Bruno pour les finances, Francis pour l’éditorial ou Marielle, qui fut un temps notre unique salariée…

Comment t’es-tu lancé dans l’édition ?
Passionné de BD, je me suis lancé dans le journalisme BD à l’occasion du lancement d’une webtélé par des copains. J’ai depuis collaboré aux défunts cafecalva.com, alatele.com, Pavillon Rouge, Calliope, BDMag… et j’écris toujours pour La Lettre et bdselection.com. J’avais envie d’aider un peu plus les livres et les auteurs que j’aime en collaborant à une maison d’édition. J’ai travaillé quelques temps avec Jérôme Martineau des éditions Carabas. Suite au rachat de Carabas par Tournon, j’ai sauté le pas et lancé La Boîte à Bulles.

Avais-tu des contacts avec des auteurs avant de te lancer ?
En tant que journaliste BD, je connaissais pas mal d’auteurs. Mais la majorité des auteurs que j’ai publiés depuis, je ne les connaissais pas à l’époque. Pour la bonne raison que la plupart des albums de la Boîte à Bulles sont des premiers albums !
En fait, c’est la rencontre avec Jose Roosevelt et Vanyda qui a tout précipité. Ayant découvert la version autoéditée de La Table de Vénus de Jose Roosevelt à l’occasion d’un dossier Amérique du sud pour Calliope, je me suis dit qu’il fallait qu’un tel livre puisse être diffusé à plus grande échelle. Même chose avec la version fanzine de L’Immeuble d’en face de Vanyda (80 pages pour cette première version).
J’ai donc demandé à ces deux auteurs s’ils accepteraient que je les publie. Ils ont dit oui tous les deux, je n’avais plus le choix, je devais créer ma maison d’édition !

Comment as-tu trouvé le nom de la maison d’édition et son logo ?
Le nom est assez ancien. Je l’avais déposé à l’époque où, avec Pascal Mériaux (directeur du Festival d’Amiens), on envisageait de lancer la publication couplée de BD sur Internet et en livre. Le projet fut abandonné mais le nom était déjà déposé. 2 ans plus tard, je repris donc l’appellation. Ce nom faisait référence dans notre esprit aux « Boîte à images ». J’ai donc demandé à Vincent Rioult, le maquettiste de la BAB depuis ses débuts de trouver un logo qui illustre ce principe. Il a dessiné un encrier d’où sort une bulle. Plusieurs mois plus tard, je me suis aperçu avec effroi… que, de loin, le logo ressemblait à celui de Poisson Pilote. Heureusement personne n’en a jamais pris ombrage…

Le marché de la BD peut être rude avec les éditeurs dits « indépendants ». Quels sont tes meilleurs atouts pour faire connaître tes BDs ? Les librairies ? Une présence accrue sur Internet ?
En fait, différents aspects peuvent donner de la visibilité à un livre : une couverture qui accroche, un dessin qui plaît, un thème qui intéresse. Mais encore faut-il que le livre puisse être vu en librairie, donc commandé par le libraire et mis en avant.
Pour des jeunes auteurs, des livres moins dans l’air du vent, il est crucial que le livre soit conseillé par le libraire ou par des référents tels que journalistes, internautes… C’est une alchimie difficile à prévoir, à maîtriser.
Dans tout cela, difficile de dire quel est le meilleur atout de la Boîte à Bulles. Cela dépend de chaque livre en fait…

Tu avais organisé un « mini-festival » la Boîte à Bulles dans une librairie parisienne il y a quelques mois, ainsi qu’une exposition itinérante. Cela a-t-il accru ta visibilité ?
Le mini-festival n’avait pas pour objectif vraiment d’accroître la visibilité de la BAB. C’était avant tout l’occasion de faire la fête avec les auteurs et de travailler en étroite collaboration avec un libraire, BDnet. L’année précédente, nous avions été accueillis par la librairie Expérience à Lyon. Et en 2007… ce n’est pas encore décidé.
L’exposition sur Dieu(x) et idoles tourne encore puisqu’elle sera à l’office du tourisme d’Angoulême en janvier 2007 puis à Colomiers. Cette exposition permet de mettre en valeur le travail des auteurs pour ce collectif qui n’a pas eu un grand succès en librairie mais qui m’est très cher car il montre la richesse de styles de la BD actuelle.
Pour info, le prochain collectif devrait s’intituler « Amour ou désir ? »…

Ton catalogue est un savant mélange entre jeunes auteurs prometteurs et vieux routards. Comment définirais-tu cette diversité ?
Je pense que les « vieux routards » vont apprécier !!! Personnellement, je ne fais pas de distinction, je suis tous les projets avec la même attention, sans faire de différence. Pour Anna, par exemple, on a apporté avec Christophe Bec et Stéphane Betbeder des modifications par rapport au projet tel qu’il existait dans les cartons des éditions Soleil. Avec Lidwine ou les frères Coudray, on discute des dessins à retenir. Il n’y a pas de différence d’approche…
Chaque projet, chaque rencontre est un cas spécifique. Je n’ai pas été chercher de « vieux routards ». Ce sont des rencontres qui se sont présentées. Paul Carali par l’entremise de sa fille Mélaka, Lidwine sur suggestion de Marc Lizano, Chantal Montellier par Jérome Presti. Jean-Luc Coudray m’a envoyé ses gags de Béret et Casquette par la poste. A chaque fois, j’étais ravi. Mais il n’y a là nulle stratégie, nul mélange, nul dosage subtil. Je pense que ces « vieux routards » comme vous les appelez, sont des « auteurs prometteurs », pleins d’envie…

Tu as notamment déniché quelques auteurs anglo-saxons de talents (Nabiel Kanan, Ted Rall). Comment t’y prends-tu pour découvrir des comics intéressants ?
Je ne suis pas un spécialiste des comics, je n’en lis pas beaucoup. J’aurais bien aimé travailler avec quelqu’un de plus pointu que moi, sur les comics et les mangas… Pour Nabiel, l’envie date de l’exposition « Traits contemporains » organisée à Angoulême. Ses planches de « Lost Girl » (Fille perdue) m’avaient séduit. J’ai racheté les droits à son éditeur puis établi une relation directe avec Nabiel. Nous avons convenu que je publierai toutes ses œuvres. Ce que je fais et qui se prolongera avec la traduction d’« Exit » début 2008.
Pour Ted Rall, j’ai reçu son livre « To Afghanistan and Back » (Passage Afghan) de son éditeur. Je l’ai lu, trouvé son propos décapant et drôle… J’ai vérifié auprès de Didier Lefèvre la pertinence de son point de vue et donc acheté les droits puis travaillé avec Ted sur la traduction. Son nouveau livre (« Silk Road to ruin ») étant de la même veine, j’ai décidé avant même sa sortie de le publier. Plutôt que de faire des « coups », je préfère suivre des auteurs.
Hormis Ted Rall et Nabiel Kanan, je n’ai aucun projet de traduction en cours…

Est-ce que tu voudrais développer la présence de la Boîte à Bulles sur le marché des comics, ou plutôt te focaliser sur les auteurs francophones ? Ou peut-être développer d’autres origines ?
Personnellement, tout comme Francis Adam avec qui je collabore, nous préférons travailler à la création d’œuvres nouvelles. Donc, pour publier plus de comics et quelques mangas, il faudrait que d’autres viennent nous aider !

La diversité des collections présentes chez la Boîte à Bulles reflète un souci de toucher tous les publics. Mais tu n’as pas de collection orientée vers la jeunesse. Est-ce un hasard ?
La structuration du catalogue en collections est surtout destinée à donner des points de repères aux libraires et lecteurs. Pas de volonté d’être présent sur des « segments de marché ». Tous les bouquins ou presque sont des romans graphiques, humour décapant, témoignages… Plus quelques polars (collection Faits divers) et aventures fantastico-poétiques (collection Champ Libre). Cela correspond à des envies, des coups de cœur. Et parfois à l’envie d’accompagner les auteurs dans leurs évolutions…
Personnellement, j’adore la BD jeunesse, les débuts de la collection Delcourt Jeunesse… En tant que journaliste j’ai même réalisé plusieurs dossiers et conférences sur le sujet. Mais bon, on ne peut pas tout faire. La Boîte à Bulles a une image adulte, je préfère ne pas « brouiller » l’image encore fragile de la maison d’édition en la diversifiant trop. Même si je publie pour Noël le très tout public L’Empereur nous fait marcher des frères Coudray et que je ne serais pas contre, si l’expérience est probante, faire la même chose en 2007 avec Lucie Albon… Mais ce sont des auteurs déjà fortement présents au catalogue. Et ce serait au rythme d’un album par an, très visuel…

Quel est le programme de parution ?
En 2007, on devrait publier 11 livres. Vu l’engorgement du marché, on va baisser légèrement le rythme des sorties (15 en 2006). Quitte à reporter de quelques mois certains projets. Et tenter de coller à un rythme régulier de 2 livres tous les 2 mois.
On prévoit pour ce début d’année, au programme très proche de celui des premiers mois d’existence de La Boîte à Bulles : Le 1er Février paraîtront deux ouvrages très attendus :
- L’Immeuble d’en face Vol 2 de Vanyda (3 ans après le premier volume…)
- Le Chat du kimono de Nancy Peña où l’auteur de La Guilde de la mer et du Chat botté renoue avec le format et la pagination du Cabinet Chinois.
Début avril, ce sera le tour de deux albums au format plus classique cartonné couleurs (mais au propos fort original…) :
- Juanalberto Dessinator de Jose Roosevelt
- Le Vœu de Simon de Boulet et Lucie Albon
Puis on espère pouvoir proposer « La Double mort » de Frédéric Bellot de Jérôme Presti (en retard de plus de deux ans…), un premier album de Patrick Lacan intitulé « Tristes Utopiques », le second volume de La Guilde de la mer, le nouvel ouvrage de Ted Rall (« La route de la soie en lambeaux »), un témoignage saisissant – et drôlatique - de Nicolas Wild sur ses deux années passées à Kaboul (« Kaboul Disco »), et des romans graphiques noir et blanc signés Sylvie Fontaine, Tommy Redolfi…

Merci Vincent !
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Actua BD par Didier Pasamonik

Nos lecteurs ont appris à connaître La Boîte à Bulles, petit éditeur alternatif qui commence tout doucement à faire son trou dans le paysage éditorial encombré de l’hexagone. Mais qui est derrière cette structure ?, comment travaille-t-elle ?, quelles sont ses ambitions ? Ce sont les questions que nous avons posées à son animateur et fondateur Vincent Henry.

Votre maison a bientôt 10 ans, dans quelles circonstances a-t-elle été créée ?
Elle aura 10 ans en 2013. Je l’ai créée en 2003 alors que j’étais journaliste BD pour différents supports qui périclitaient les uns après les autres, (cafecalva.com, alatele.com, Pavillon noir, Calliope, BD Mag...). J’étais un peu las de dépendre des autres et de ne pouvoir rien entreprendre dans la durée. En outre, j’avais besoin d’aller au-delà de la rédaction d’articles pour assouvir mon envie de faire connaître certains récits, certains auteurs… Permettre à un livre d’éclore, accompagner son auteur, défendre sa création...
Suite à une discussion, j’ai proposé à Vanyda et Jose Roosevelt de les publier. Je n’avais rien à leur offrir comme garantie mais ils m’ont donné leur confiance. Je leur dois donc ma vocation en quelque sorte : je ne pouvais plus tergiverser, il me fallait créer ma maison d’édition... Je me suis donc lancé, sans plan préconçu, sans soumettre de dossier à qui que ce soit, si ce n’est mon futur distributeur !
J’avais naïvement envie de créer une structure dont la ligne éditoriale se situerait entre Ego comme X (dédiée à l’autobiographie) et Casterman (j’avais été très marqué par les romans A Suivre et la capacité de l’éditeur à publier à la fois des romans graphiques et des BD plus classiques)... Pour nourrir mon futur catalogue, j’ai contacté les fanzines de l’époque que j’avais trouvés les plus prometteurs :La Maison qui pue sur Angoulême et L’Institut Pacômesur Strasbourg. Et c’était parti.

Comment vous êtes-vous financé à vos débuts ?
Avant les années 2000, j’ai mené une carrière de cadre bien classique. Du coup, j’avais mis un peu d’argent de côté. Et, même après la création de la BàB, j’ai continué (et continue encore) à travailler à temps partiel. Du coup, j’ai pu me lancer dans l’aventure en toute autonomie, sans demander d’argent aux banques. Avec Bruno, un copain actionnaire, on a prêté de l’argent à la BàB pendant les huit premières années pour soulager sa trésorerie chaque fois que nécessaire. Et à une période donnée, c’était tous les mois ! Emprunter de l’argent aux banques aurait été plus coûteux et aurait nécessité de présenter des "business plans" alors que, dans le domaine artistique, je trouve totalement illusoire de prétendre établir des prévisions fiables, surtout au début ! En plus, je dois avouer que j’ai du mal à parler plus de cinq minutes avec un banquier en gardant mon calme…
Cela fait maintenant deux ans que la structure réussit à s’autofinancer et a remboursé toutes ses dettes. Ça fait plaisir...

Quelles ont été les étapes en ce qui concerne la diffusion ?
À mes débuts, j’ai tout de suite été voir le Comptoir des indépendants car les éditeurs qui me donnaient envie de me lancer étaient diffusés par eux. Puis, assez rapidement, je suis parti rejoindre La Diff en diffusion et Volumen comme distributeur. À cela deux raisons principales : la première était que j’avais à l’époque signé des projets de BD que je pensais plus classiques, cartonnées couleurs et je craignais que cela s’intègre mal dans le catalogue du Comptoir. La seconde, c’est qu’humainement, j’étais alors assez proche de certains "petits éditeurs" diffusés par La Diff.
J’ai travaillé sept ans en bonne entente avec La Diff puis, début 2012, j’ai décidé de rejoindre la structure de diffusion de Volumen, "Le Seuil diffusion" qui s’ouvrait à la bande dessinée (en même temps que Warum, 6 pieds sous terre...). Je trouvais intéressant de travailler avec une structure de diffusion non exclusivement BD car une bonne partie de nos livres ne sont que minoritairement vendus en librairie spécialisée : des témoignages comme Journal d’une bipolaire ou La Route de la soie en lambeaux ont intéressé avant tout les personnes concernées par le thème. En outre, avec La Malle aux images, il nous fallait désormais être fortement présent dans les librairies jeunesse et, avec la collection de Carnets narratifs / carnets de voyage en gestation, c’était encore d’autres libraires, d’autres lecteurs qu’il allait nous falloir toucher. Volumen / Le Seuil est une grosse structure mais ils savent s’y prendre pour que même les tout petits éditeurs ne s’y sentent pas trop marginalisés...

Quels ont été vos premiers succès ?
En fait, on a eu la chance très tôt de connaître un vrai succès avec L’Immeuble d’en face. On a traversé des années difficiles (troisième et quatrième année d’existence) et la série de Vanyda nous a sans doute sauvé la mise, de même que quelques autres ouvrages comme ceux de Nancy Peña, ou Dans la secte... Un peu plus tard, il y eut Kaboul Disco de Nicolas Wild dont le succès nous a définitivement (enfin je l’espère) lancé !

Est-ce facile pour un petit éditeur de s’imposer ?
Houlà non ! Il n’est qu’à voir le nombre de structures qui ont périclité ! En fait, au tout début, on bénéficie d’une sorte de marque d’intérêt : les journalistes, les libraires sont curieux de voir ce que propose ce petit nouveau (d’autant que nous avons commencé par trois ouvrages marquants de Jose Roosevelt, Nancy puis Vanyda !) Après, cela devient plus dur, on retombe progressivement dans l’anonymat de la surproduction et les libraires regardent les chiffres de vente – fort modérés - de vos livres précédents avant de passer commande de vos nouveautés.
En plus, j’avais fait le choix de structurer le catalogue en collections et d’ouvrir très vite la totalité – ou presque – de celles-ci. Du coup, chacune ne comportait que quelques rares titres, et l’ensemble apparaissait sans doute un peu trop disparate. J’ai donc resserré encore mes critères de choix en abandonnant par exemple tout projet d’ouvrage cartonné de grand format afin de réussir à remettre en évidence notre cohérence et notre ligne éditoriale.
Pour un jeune éditeur, il faut donc du temps non seulement pour construire son image mais également pour que ses auteurs se fassent mieux connaître. C’est d’autant plus vrai pour la Boîte à Bulles qu’une bonne partie des auteurs qui signent chez nous n’ont encore rien publié ou presque.

Même dans les "indépendants", il y a plusieurs catégories d’éditeurs, le ressentez-vous comme tel ?
Oui, tout à fait. Il y a d’abord des différences d’ancienneté. Vertige, Rackham, L’Association ont un passé, une image forte. Il y a également des différences de sensibilité, de culture. Personnellement, je donne une importance sans doute primordiale au récit, à la narration et à la force du récit, du témoignage. Je serais incapable de publier des ouvrages très conceptuels. J’adore le travail de Frémok ou de Tanibis mais serait incapable de faire comme eux.

Arrivez-vous à exister dans les Salons de BD comme Angoulême par exemple ?
Sur les Salons, les auteurs sont contents de découvrir à quoi ressemble leur public. Je suis – agréablement – surpris de découvrir que c’est un peu pareil pour un éditeur. Je vois progressivement à Angoulême, Saint-Malo ou Blois des lecteurs qui reviennent nous voir et disent apprécier ce que l’on fait ! Et ce qui est plaisant c’est que j’ai l’impression d’en découvrir chaque année de nouveaux. Alors que c’est peut-être juste moi qui ai une mauvaise mémoire des visages !
En termes de ventes, on ne fait pas de miracles (il faut garder le moral quand on voit les queues devant certains autres stands…) mais au moins on rentre désormais dans nos frais !
Médiatiquement par contre, on reste encore tout petits. Au point qu’Angoulême ne correspond pas pour nous à une fenêtre médiatique particulièrement importante. Par exemple, en 2012, l’emphase a été mise sur la BD de reportage. Notre catalogue en est riche. Mais les journalistes se sont quasi exclusivement focalisés sur les quatre ou cinq les plus connus (Davodeau, Joe Sacco, Guy Delisle...). Heureusement, en 2012, on a eu un prix pour Intrus à l’Étrange de Simon Hureau qui a donné lieu à quelques articles dans la grande presse. Il nous reste toutefois encore beaucoup de chemin à parcourir en la matière…

Quels sont les points forts de votre catalogue actuel ?
Je pense que notre point fort désormais est double : d’une part une ligne éditoriale identifiable autour du témoignage, de l’intimisme, du voyage, de l’engagement, des récits empreints de poésie... et d’autre part des auteurs fidèles qui ont réussi à se faire une solide réputation : Nicolas Wild, Nancy Peña, Simon Hureau, Vanyda, Clément Baloup et pas mal d’autres...
J’ai désormais le sentiment que les libraires ne nous en tiennent pas trop rigueur si un de nos livres ne se vend pas très bien, tant qu’ils ont le sentiment qu’il est de qualité et méritait à leurs yeux d’être publié.

Combien employez-vous de personnes ?
La BàB a fonctionné sur une base de pur bénévolat durant sept ans (juste une attachée de presse à mi-temps pendant un an) : je me faisais aider par un actionnaire, Bruno, pour la comptabilité et par Francis à l’éditorial. C’est comme ça qu’on a pu passer.
Puis j’ai enfin pu me faire aider par une salariée. Depuis deux ans donc, je travaille avec Jordane, qui prend en charge avec un grand professionnalisme tout ce qui n’est pas éditorial (administratif, comptabilité, relations presse...). On va même recruter une apprentie cette année mais, pour fonctionner correctement, il nous faudrait une personne en plus à l’éditorial. Ça reste très tendu, d’autant qu’il faut gérer sans cesse plus de contrats, de retirages, de ventes de droits... Même en conservant le même rythme de parution, la masse de travail augmente !
Depuis le début, je travaille également avec le même graphiste, Vincent Rioult – qui est également auteur. J’aime travailler en confiance, donc avec une équipe stable. Un peu comme pour les auteurs avec lesquels j’apprécie de pouvoir travailler sur le long terme.

Vous considérez-vous comme un éditeur "professionnel" ?
Je ne sais pas. Je suis toujours avant tout un passionné. Si je me rémunère un peu depuis cette année 2012, la majorité de mes revenus restent toujours liés à mon autre activité professionnelle. Je veux pouvoir continuer à fonctionner aux coups de cœur. Donc être capable de prendre des risques éditoriaux sans me demander si je vais avoir de quoi manger demain.
Par contre, j’aimerais me professionnaliser dans la rigueur du travail et les moyens mis en œuvre ! Mais on continue bien souvent à faire avec des bouts de ficelle... Ce n’est pas Jordane et Francis qui diront le contraire !

On parle de crise depuis quelques années maintenant, la ressentez-vous davantage aujourd’hui qu’hier ?
Je me suis amusé à faire un petit calcul : on vend chaque année un millième des bandes dessinées vendues en France. On ne pèse RIEN commercialement parlant. Donc, on ressent moins les aléas du "marché" que les plus gros. Nos ventes ne dépendent pas de tendances globales mais bien de l’accueil reçu par chacun de nos livres. Il se trouve que, chaque année ou presque, depuis six ans, on vend un peu plus de livres que l’année précédente... Espérons que cela continue longtemps ainsi !

Les gros éditeurs ont une politique d’à-valoir qui a tendance a se rapprocher des petits labels, comment ressentez-vous cette situation ?
Cette situation est injuste pour les auteurs : les plus gros éditeurs ont la capacité à prendre plus de risques financiers que les petits éditeurs. S’ils considèrent intéressant d’investir notre créneau éditorial, c’est qu’ils pensent pouvoir y faire des ventes conséquentes ou recruter des auteurs qu’ils rentabiliseront par la suite…
À La Boîte à Bulles, on verse effectivement des avances limitées – effectivement plus basses que celles historiquement distribuées par les éditeurs majeurs – qui nous permettent de prendre plus de risques éditoriaux mais versons, par souci d’équité, des droits plus importants que nos confrères, en général 12% des ventes contre 8%.
Donc lorsque Futuro, Kstr, Mirages ou Gallimard font le pari de publier des jeunes talents, des romans graphiques ambitieux, en offrant des avances plus fortes que nous, cela détourne de nous certains auteurs qui voient là une opportunité de moins mal vivre de leur talent.
Mais vous avez raison, depuis quelques temps, on ressent moins cet appétit des gros éditeurs pour des livres au contenu éditorial proche du nôtre. Il semblerait qu’ils baissent le montant de leurs avances et préfèrent se concentrer sur les auteurs les moins risqués...
Personnellement, cela ne me choque pas qu’un auteur ait envie d’aller tenter sa chance ailleurs, en particulier pour y gagner un confort financier. Je trouve cela même assez naturel ! J’espère simplement qu’il y gagnera en notoriété et aura envie, tôt ou tard, de revenir vers nous pour réaliser un livre plus décalé ou ayant besoin d’un suivi éditorial plus proche. À nous de donner envie aux auteurs de rester ou de revenir !
Par exemple, quand un auteur a déjà plusieurs titres à notre catalogue, on utilise la parution de sa nouveauté pour remettre en librairie ses ouvrages plus anciens et ainsi leur redonner une visibilité éditoriale et commerciale… On essaie également de valoriser notre catalogue en ressortant certains ouvrages sous des formes différentes : Je suis pas petite de Bruno Duhamel et Viktor de Tommy Redolfi ont ainsi été réédités en collection Malle aux images. Quant à Quitter Saigon de Clément Baloup, il a été réédité une première fois en version augmentée sous l’angle témoignage en Contre-cœur et il connaîtra une troisième parution dans quelques mois dans un plus grand format !

Quelle est votre position par rapport à l’édition numérique, avez-vous des projets ?
On a mis du temps à se lancer. On a pris le temps d’en discuter avec les auteurs... Depuis début 2012, on travaille avec Ave Comics et on prévoit de bientôt passer à une édition par nous-mêmes de quelques titres même si les volumes semblent rester très marginaux.
Prendre notre temps était nécessaire avant tout pour se concerter avec les auteurs sur ce sujet. En effet, je ne voulais rien faire sans recueillir leur plein et entier soutien, dans le contexte des actions menées par le SNAC BD. Tous les livres proposés en version numérique le sont bien avec l’accord explicite de l’auteur, auteur dont l’avis est également sollicité avant mise en ligne de l’adaptation.
Certains, comme Benoît Springeret Séverine Lambour (pour Cécile) ont préféré se lancer par eux-mêmes... On compare donc nos résultats et difficultés…
Après discussion avec les auteurs, nous sommes parvenus à un accord sur les conditions applicables très proche des demandes du SNAC BD : les droits numériques par exemple sont considérés comme des droits seconds, l’auteur peut donc recouvrer ses droits sur ses livres dès qu’ils sont épuisés en version papier, même s’ils sont toujours disponibles numériquement. Du côté des rémunérations, je suis d’accord avec les auteurs que la répartition ne peut plus être la même : l’éditeur supporte des frais réduits, ne court plus de risques liés aux coûts d’impression, aux retours des invendus, au pilonnage des défraichis. Nous sommes donc partis sur une base de partage 50/50 des recettes nettes. Et nous travaillons sur le court terme en nous interdisant de prendre des engagements à long terme avec tout diffuseur. Seul point en écart avec le SNAC-BD : je ne pense pas légitime que ces droits fassent l’objet d’un contrat séparé car, contrairement à une adaptation cinéma ou télévision, il n’y a pas "re-création de l’œuvre" avec des enjeux économiques 100 fois supérieurs à ceux de la version papier mais simple travail de redécoupage et de zoom sur les planches existantes...
Sur notre site, l’édition sous votre label de Mimi Stinguette a véritablement fait un buzz (l’article a été lu plus de 24.000 fois).

Un an après, considérez-vous que cette publication était une erreur ?

Merci beaucoup pour ce buzz qui nous a bien plantés sur ce livre ! (Sourire). Théoriquement, toute cette agitation aurait au moins dû permettre au livre d’être vu en librairie. Mais comme l’ouvrage avait dû être réimprimé suite à des soucis de rendu des couleurs, il était alors absent des rayonnages ! Et alors que la plupart des chroniqueurs qui avaient lu le livre, avant le buzz, avaient été très positifs sur son humour, ceux qui l’ont lu par la suite se sont montrés beaucoup plus circonspects. Résultat, à la sortie effective de Mimi Stinguette en librairie, le plus gros de la vague de contestation était passé, et avec elle la vague de curiosité dont on pouvait espérer qu’elle l’accompagne.
Était-ce une erreur ? En termes de communication et d’image, sans doute me direz-vous, au vu de tous ces commentaires négatifs ne voyant là qu’une opération commerciale. Mais personnellement, sur le fond, je n’ai pas changé d’avis sur le livre : la plupart de ses 160 pages me font sourire (ce qui n’est pas si fréquent !), j’apprécie toujours autant la capacité d’auto-dérision de Myriam Bak – qui cadre parfaitement avec l’esprit de notre collection Contre-pied – et continue de considérer que ses petites faiblesses de dessin, s’ils choquent certains, ne gênent pas le fonctionnement de son humour.
Avec ce livre, j’ai encore pu constater à quel point le même gag peut être pris au premier ou au second degré selon les sensibilités... Une anecdote un peu caricaturale à ce propos : une copine, très fashion victim parisienne accroc des soldes, lit quelques pages puis me regarde sidérée : "Elle est vraiment trop conne, cette fille !" Je continue donc à assumer pleinement mon choix et à considérer que ce livre méritait d’être édité. Après, je comprends très bien que l’on puisse ne pas partager mon avis !

Votre prochain "joli coup", c’est quoi ?
Heu, je ne suis pas sûr de travailler sur la base de « jolis » coups... Si on parle des livres les plus attendus à venir, on peut parler de l’intégrale de L’Immeuble d’en face prévue pour novembre, 500 pages dont des inédites, dans un bel écrin... À la même date, on bouclera l’intégrale de L’Ours Barnabé de Philippe Coudray (à propos de "joli coup", en voilà un, inattendu : on a vendu ses droits pour 130.000 exemplaires en Chine !). En début d’année 2013, on espère que Nicolas Wild nous livrera son Zaratoustra en espérant qu’il ne joue pas à l’Arlésienne, au dernier moment ! Je croise les doigts.
2013 représentera une année charnière aussi à deux titres : tout d’abord, on va donc fêter nos 10 ans avec plein d’initiatives particulières, des livres spéciaux, la remise en avant d’ouvrages ayant jalonné notre parcours, une exposition...
Ensuite, pour prolonger notre travail sur le témoignage, on lance une collection de carnets, pas forcément de voyages, collection dont Maximilien Le Roy partagera avec moi la direction éditoriale et pour lequel le Conseil Régional d’Île de France nous a apporté son soutien. Ce seront des ouvrages narratifs, pas seulement graphiques, autour de thèmes forts, de rencontres... Sont prévus en premier lieu Les Fleurs de Tchernobyl d’Emmanuel Lepage & Gildas Chasseboeuf (dès octobre 2012), Palestine, dans quel état ? de Maximilien Le Roy & Emmanuel Prost, Paysannes des carnettistes tribulants...
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